
Vautours et Voltarène
Quand je vivais en Inde, dans les années 1980, j’observais chaque jour de spectaculaires rassemblements de vautours. À cette époque, en Asie méridionale, le vautour à dos blanc et le vautour indien, apparemment les rapaces les plus abondants sur la planète, étaient plus communs que les pigeons, leur nombre étant évalué à 10 millions.
Avec son cou crochu et sa tête chauve et plissée, le vautour est un oiseau d’une laideur repoussante. Néanmoins, les diverses espèces de vautours autochtones ont joué en Inde un rôle important dans la mythologie ancienne, la pratique religieuse et l’hygiène. En effet, les hindous considèrent les vautours comme des oiseaux sacrés pour avoir libéré Sita, la femme du roi Rama, de sa captivité. La communauté parsie de Bombay, qui suivait les anciennes pratiques religieuses zoroastriennes interdisant l’inhumation et la crémation, livrait ses morts à la consommation des nuées de vautours entourant leurs célèbres « tours du silence ». Les vautours jouaient également un rôle écologique essentiel en Asie, nettoyant les corps des animaux d’élevage morts d’une maladie avant qu’ils ne pourrissent à la chaleur et ne contaminent des humains ou d’autres animaux.
Puis, vers la fin des années 1990, un phénomène grave est survenu : dans l’ensemble du sous-continent indien, on a observé un effondrement spectaculaire de la population de vautours. En 2003, des chercheurs de la Washington State University ont mesuré des taux de mortalité de non moins de 86 % chez les populations étudiées au Pakistan durant la nidification. Ces données alarmantes concordaient avec les résultats d’études menées dans des sites de nidification en Inde, où l’on enregistrait des déclins du nombre d’oiseaux adultes de l’ordre de 95 %. Que se passait-il? S’agissait-il d’un mystérieux virus?
De méticuleuses autopsies menées sur les cadavres n’ont pas permis d’attribuer la mort mystérieuse des oiseaux à un virus ou à un microbe. En revanche, bon nombre des oiseaux analysés présentaient d’importants dépôts d’acide urique cristallisé, phénomène caractéristique de la goutte viscérale et preuve manifeste d’une insuffisance rénale.
Des vautours atteints de la goutte? On aurait cru rêver, mais des analyses toxicologiques plus poussées ont confirmé cette étrange conclusion.
Peu à peu, les soupçons se sont mis à peser sur le diclofénac, produit pharmaceutique dont l’utilisation était récente en Inde et très répandue pour les animaux d’élevage comme remède universel contre la boiterie, la fièvre et une foule d’autres maux. Des expériences subséquentes ont montré que la consommation de viande de buffles et de chèvres traités par le diclofénac entraînait chez les oiseaux une insuffisance rénale et la mort.
Le diclofénac appartient à une famille de médicaments appelés anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) qui comprend des produits familiers comme l’ibuprofène. Il est commercialisé pour l’usage humain sous la désignation Voltarène. Fait intéressant, la Food and Drug Administration des États-Unis a refusé en 2003 une demande d’approbation de ce produit pour le traitement de la boiterie chez les chevaux.
En 2005, à la suite d’une vaste étude sur la mortalité des vautours en Inde et à l’étranger, le premier ministre indien a sanctionné une recommandation d’interdiction du produit comme médicament à usage vétérinaire. Avec un peu de chance, lorsqu’une quantité suffisante de temps se sera écoulée pour que le produit soit éliminé par le bétail traité, les populations de vautours dans le sous-continent indien commenceront graduellement à se rétablir.
Bien entendu, la physiologie des oiseaux est très différente de celle des mammifères supérieurs, et je ne souhaite dissuader personne d’utiliser l’ibuprofène ou Voltarène simplement parce que les vautours de l’Inde sont menacés. Cependant, je crois que cette anecdote peut servir d’appel à la prudence à toutes les personnes arthritiques qui doivent prendre des AINS régulièrement. Il ne faut pas oublier qu’aucun médicament n’est entièrement dépourvu d’effets toxiques. Avant de prendre un produit pharmaceutique, qu’il s’agisse d’un médicament sur ordonnance ou d’un produit grand public, il faut en évaluer rigoureusement les bienfaits potentiels en fonction des risques.
Un dernier détail : ces vautours indiens m’ont toujours paru exceptionnellement vigoureux et dotés d’un appareil digestif beaucoup plus résistant que le mien! Je songerai à eux la prochaine fois que l’envie me prendra d’avaler un cachet d’AINS.
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