Juin 2005

Plaisir d’été

Par: Phoebe Lewis

À l’approche de l’été, mon mari commence à s’affairer dans le garage. Il époussette ses vieilles bottes en caoutchouc, inspecte sa canne à pêche, trie ses hameçons et songe déjà à y accrocher ses leurres. Casquette de marin sur la tête et cigare aux lèvres, il prépare la liste des articles qu’il doit acheter au Fishing Hole et rêve de couchers de soleil sur un lac, de prises gigantesques et de poissons frétillants.

Ce rituel de l’inventaire, ce cigare traditionnel et ces préparatifs minutieux m’ont mystifiée pendant des années. Le garage est froid et humide; les bottes en caoutchouc sont raides et craquelées et le coffre à pêche empeste l’odeur de vers vivants. Où est l’intérêt de cette expédition? À quoi bon se grimer si longtemps à l’avance pour passer quelques jours avec ses amis au milieu d’un lac perdu? Tout cela me semblait complètement absurde jusqu’au jour où j’ai accepté de l’accompagner. Ce fut une expérience inoubliable.

La chose s’est passée il y a à peine deux ans. Son voyage devait être annulé parce que plusieurs de ses amis avaient dû se désister. Déçu et même désespéré, mon mari avait promptement décidé qu’il fallait trouver un remplaçant. Ce remplaçant, ou plutôt cette remplaçante, c’était moi – et elle s’affairait à appliquer des compresses de glace sur son genou enflé par l’arthrite. Il me fit un discours enthousiaste et passionné. Il commença par me vanter les beautés du Bouclier canadien, la tranquillité des lacs du nord et l’appel poignant du huard. Dès qu’il fut mention du huard, je commençai à me douter de quelque chose. Les lumières se sont alors éteintes et le rideau s’est levé sur l’Acte I. Mon époux m’invitait à l’accompagner au Fishing Hole pour voir les derniers modèles de cannes à pêche, de moulinets et de leurres et proposait de nous arrêter en passant à la Co‑op pour nous procurer les permis de pêche et acheter un imperméable en Gortex pour moi. Je n’étais pas très emballée. Je ne me voyais pas très bien passer quatre jours dans un camp de pêche. Mais je n’avais rien de prévu, après tout. Je levai les bras et lui dis qu’il pouvait compter sur moi.

L’Acte II s’ouvrait sous le signe de l’incertitude. L’essayage de la tenue de pêche n’avait rien de cet attrait romantique qu’il exerçait de toute évidence sur mon mari pêcheur. Mes pieds rigides et enflés entraient difficilement dans mes nouvelles cuissardes. Ma casquette ne tenait pas en place et mes doigts (pour ne pas parler de ma tête) se rebellaient à l’idée d’enfiler un verre vivant dans un hameçon. J’avais déjà mal aux épaules à l’idée de lancer et de rembobiner mon fil dix ou quinze fois de suite sous l’étau d’un gilet de sauvetage encombrant. Je me demandai s’il n’était pas préférable de revenir sur ma décision. Étais-je prête à y aller ou fallait-il trouver quelqu’un d’autre? Mon époux se fit presque convaincant. Prêt à tout pour me garantir que nous allions passer les plus belles vacances de notre vie, il alla jusqu’à me promettre que je pourrais conduire le bateau.

Quand commençait l’Acte III, je me retrouvai sur un lac en shorts et en T-shirt, une canne à pêche à la main et les pieds nus posés sur le rebord du canot. La chaleur du soleil apaisait mes membres souffrants et, quand il faisait trop chaud, je me rafraîchissais dans l’eau glacée du lac. À mon grand plaisir (et à la stupéfaction de mon époux), j’attrapai un poisson avant même qu’il ne lance sa ligne. C’était parfait ainsi : j’avais justement besoin de lui pour remonter la prise. Notre première capture fut donc un doré jaune de trois livres que nous fîmes griller près de la rive sur un feu de branches de pin. Il y en eut de nombreuses autres par la suite. Nous réussîmes à pêcher autant de poissons que nous le permettait notre limite de prises. J’avais déjà fait de la pêche quand j’étais jeune fille, je dois l’avouer, mais j’avais oublié le goût absolument exquis d’un poisson frais qu’on fait griller sur un feu à ciel ouvert. Quant aux huards, il y en avait effectivement sur le lac. Nous pouvions parfois les entendre pousser leur cri au crépuscule.

Le tomber du rideau mettait fin à une aventure qui allait se répéter plusieurs fois. Je ne me pose plus aucune question sur les attraits de la pêche. L’air pur, les lacs paisibles et le frémissement des lignes de pêche m’ont «accrochée» comme un vulgaire poisson.

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